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Revue de presse

Développement Durable

La guerre de l'eau aura-t-elle lieu ?

En collaboration avec notre partenaire Nouveau Consommateur

Le « stress hydrique », c’est l’expression qu’utilisent les spécialistes pour désigner la situation actuelle de la planète en matière d’eau douce. Cette dernière ne représente que 3% des eaux du globe et les besoins croissants opposés à une ressource certes renouvelable, mais limitée, suscitent craintes et convoitises.

Vu les prospectives démographiques et hydrologiques confirmées par les chiffres qu’alignent les analystes (voir encadré), l’eau salubre, puisque c’est de cela qu’il s’agit, risque-t-elle d’être la raison de déchirements mondiaux ?

 

Conflits militaires et territoriaux

Certains analystes ne croient pas à une possible « guerre de l’eau ». Aaron Wolf* déclarait en 2001 dans le Courrier de l’UNESCO : « La seule vraie guerre de l’eau connue remonte à 4 500 ans. Elle a opposé deux cités mésopotamiennes à propos du Tigre et de l’Euphrate, dans le sud de l’Irak actuel. Depuis, l’eau a parfois envenimé les relations internationales. Mais on voit souvent des nations ennemies régler leurs conflits sur l’eau même s’ils se déchirent pour d’autres raisons ».

Cependant, au cours des 50 dernières années, on s’est battu pour l’eau 37 fois, dont 27 concernaient Israël et la Syrie, à propos du Jourdain et du Yarmouk.

 

Si l’eau est rarement l’élément déclencheur, elle est un enjeu stratégique pour les forces en présence. Dans le conflit israélo-palestinien la question de l'eau et de sa répartition entre les 5 millions d’Israéliens et les 2,4 millions de Palestiniens des territoires autonomes et occupés est plus explosive que la question même des colonies.

Comment partager des nappes aquifères qui se moquent des frontières et prennent au contraire un malin plaisir à relier, sous terre, des entités opposées en surface ?

 

L’Egypte et la Libye qui envisagent de puiser dans leurs réserves souterraines pour faire face à la demande croissante, expriment déjà leurs différends quant à l’exploitation de ces réserves. Au Kenya le sang coule autour du lac Victoria, tout comme le long du fleuve Congo ou en Afrique du Sud à propos du détournement du fleuve Zambèze.

 

En Amérique Latine, en Asie et même en Europe l’eau génère convoitises et querelles. Un différend latent depuis des siècles ravive les tensions entre la Chine et la Russie au sujet du fleuve Amour. La tendance ne semble pas être à l’apaisement, même si l’on a vu récemment les frères ennemis, Indiens et Pakistanais, signer des accords de coopération et de répartition des richesses hydrauliques.

 

Et quand elle n’est pas objet de conflit direct, l’eau est un moyen de pression, une arme de guerre, voire de destruction massive. Lors de la dernière invasion de l’Irak, les Américains ont demandé à la Turquie de couper les vannes des barrages qui alimentent les deux fleuves irakiens, et de priver d’eau des millions de civils. La Turquie a rejeté la demande américaine, mais pourrait être tentée de mettre la menace à exécution à des fins stratégiques et politiques personnelles.

 

On le voit, « l’hydropolitique » est devenue une composante essentielle à la compréhension géopolitique des conflits de la planète.

Mais on ne peut envisager la guerre de l’eau sous le seul angle territoriale.

 

Conflits sociaux et politiques

Il ne suffit pas d’avoir des réserves d’eau. Encore faut-il pouvoir la distribuer et la traiter. Le champ de bataille devient alors social et politique. Comme en Bolivie où les entreprises américaines et françaises Bechtel et Suez ont perdu les marchés d’assainissement et d’approvisionnement en eau du pays suite à des soulèvements de populations étranglées par des tarifs prohibitifs.

 

En Inde, le projet de grands barrages de la Narmada a lui aussi été revu à la baisse après la mobilisation nationale, puis internationale.

 

En Chine les méga-barrages des Trois Gorges suscitent de vifs débats quant à leur coût, leur opportunité, leurs conséquences humaines et écologiques. Même la Banque Mondiale a émis plusieurs avis défavorables concernant ce projet.

 

Qu’il s’agisse de la privatisation de l’eau comme en Bolivie et au Brésil, ou plus généralement des choix en matière de stratégie hydraulique comme en Inde ou en Chine, l’équation est toujours la même : un Etat, ou plutôt un gouvernement dépositaire d’une politique - ultra-libérale ou non, mais toujours totalitaire - applique une politique arbitraire qui déclenche inexorablement mouvements sociaux et partitions politiques. La contestation s’étend alors très vite à d’autres domaines et les vieux démons ethniques ressurgissent exacerbés par des politiques nationalistes opportunistes.

 

Mais quelle que soit la couleur idéologique de ceux qui décident, tous visent l’énorme pactole financier que représente l’eau : plus de 800 milliards de dollars pour la prochaine décennie.

 

Conflits commerciaux

La guerre commerciale est bel et bien commencée. Entre les entreprises américaines et françaises le sacro-saint principe des affaires, c’est-à-dire l’élimination de l’adversaire, revêt des formes surprenantes, à la limite des grandes barbouzeries de l’époque de la guerre froide. Le site français Infoguerre, émanation de l’École de Guerre Économique, recense et analyse les agissements économiques des grandes entreprises américaines. On peut aussi raisonnablement penser que les sociétés françaises appliquent les mêmes méthodes.

La stratégie est clairement identifiée :
  • Gagner la bataille de la légitimité en polémiquant sur la privatisation de l’eau.
  • Prendre en tenaille les groupes adverses par une polémique ciblée sur l’appauvrissement des populations et la corruption qu’ils engendreraient dans les pays où ils sont actifs.
  • Orchestrer la contestation par le biais de la société civile.
Pour ce faire les moyens employés sont fort peu éthiques :
  • Campagnes médiatiques
  • Désinformation, amalgame, diabolisation de l’adversaire.
  • Soutien financier (logistique) aux ONG qui luttent contre la privatisation de l’eau.

Lors du récent conflit bolivien, on a vu aux premières loges de la contestation une ONG américaine - Public Citizen - qui a reçu en 2004 la somme de 300 000 dollars du syndicat américain AFL/CIO. Un syndicat fort proche des grands patrons américains. La confusion des genres n’est pas loin et les défenseurs d’une approche non marchande de l’eau devront de plus en plus être vigilants quant à leurs soutiens et à la transparence des financements de la contestation si ils veulent que l’eau reste propriété de l’humanité.

Exergues
  1. Au cours des 50 dernières années, on s’est battu pour l’eau 37 fois.
  2. Un Etat... applique une politique arbitraire qui déclenche inexorablement mouvements sociaux et partitions politiques.
  3. La guerre commerciale est bel et bien commencée. Entre les entreprises américaines et françaises... l’élimination de l’adversaire, revêt des formes surprenantes, à la limite des grandes barbouzeries
  4. « cette ressource rare, essentielle pour la vie, doit être considérée comme un trésor naturel faisant partie de l’héritage commun de l’humanité »

 

Conflits moraux et philosophiques

Mais à qui appartient l’eau ? Tout le problème est là et deux pensées s’affrontent autour d’une question essentielle : l’eau est-elle une marchandise ?

 

L’eau comme un bien public et universel contre les tenants d’une exploitation privatisée et commerciale, comme le pétrole. Mais peut-on raisonnablement comparer l’eau et le pétrole ?

 

Pour M. Federico Mayor, directeur général de l’Unesco, « cette ressource rare, essentielle pour la vie, doit être considérée comme un trésor naturel faisant partie de l’héritage commun de l’humanité ». Tel n’est pourtant pas le discours des auteurs du rapport d’évaluation des eaux douces du monde, présenté à l’ONU, qui écrivent : « Il faut une approche plus orientée vers le marché pour gérer les fournitures d’eau, et l’eau doit être une marchandise dont le prix est fixé par l’offre et la demande ». Et, de fait, l’intérêt général est-il compatible avec le marché ?

 

Certainement pas si l’on considère que l’un (l’eau) est indispensable à la survie des espèces et que l’autre (le pétrole) n’est qu’un bien de croissance et de profits non vital.

 

Certains pays l’ont compris : de l’autre côté de l’Atlantique, l’Uruguay illustre bien cette défiance grandissante des populations envers la privatisation de l’eau. Le pays a décidé, par référendums, d’inscrire dans la constitution que l’eau appartient au domaine public et qu’elle ne peut être privatisée ! Bogota, la capitale de la Colombie, a décidé de ne pas suivre les recommandations du FMI et de la Banque Mondiale et de ne pas confier l’eau à des intérêts privés.

 

Comment changer les choses ?

Au niveau politique : sauvegarder le statut de « ressource indispensable à la survie de l’Humanité » et ne pas considérer l’eau comme une marchandise privatisable. L’eau doit relever d’une solidarité mondiale et non d’une logique de marché. Les secteurs et les acteurs économiques économes en eau doivent être favorisés (primes, défiscalisation, etc).

 

Au niveau du consommateur : préférer des produits agricoles de saison et de proximité aux produits du bout du monde grands consommateurs d’eau et de pesticides nuisant aux nappes phréatiques. (Une salade achetée 0,99€ ici, coûte 50 litres d’eau à l’Afrique).
Réduire individuellement sa consommation en préférant les douches, en réparant les fuites, en utilisant l’eau de pluie pour l’arrosage des jardins.

Bref, "L’eau est l’affaire de chacun", disait le slogan du 2ème forum mondial de l’eau.

* Directeur d’un projet de base de données sur les conflits transfrontaliers sur l’eau et maître de conférences à l’Oregon State University

L’eau : une ressource gaspillée

« Les experts prédisent que toutes les eaux de surface seront consommées d’ici 2100, et que toute l’eau disponible dans le cycle de l’eau de la Terre sera entièrement épuisée d’ici 2230

Si la population du globe a été multipliée par 3 au cours de ce siècle, la demande en eau, elle, a été multipliée par 7 et la surface des terres irriguées par 6.

De plus, au cours des cinquante dernières années, la pollution des aquifères a réduit les réserves hydriques du tiers.

Un habitant des Etats-Unis utilise 900 litres d’eau par jour, mais un Africain doit se contenter de 30 litres. Un Israélien consomme quatre fois plus qu’un Palestinien.

60 % des terres émergées sont en état de pénurie ; un homme sur cinq est privé d’eau potable saine, et la moitié de l’humanité ne dispose pas d’un réseau d’assainissement adéquat. Les pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient, avec moins de 2000 m3 par habitant et par an, vivent dans des conditions de « stress hydrique » qui handicapent leur vie économique et sociale.

  • 1,2 à 1,4 milliard de personnes n'ont pas accès à l'eau potable.
  • L'absence d'eau et de moyens d'évacuation provoque 25.000 décès par jour dont la moitié sont des enfants.

Source : Magazine Nouveau Consommateur

mois de septembre 2006

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Mis en ligne avant janvier 2008

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